Je lui avais envoyé un SMS  pour lui demander quand elle serait disponible. Ce serait notre ultime rendez-vous avais-je précisé. Mon frère m'avais dit de venir avec des fleurs. J'avais trouvé l'idée bizarre, saugrenue, presque hors sujet. Mais j'étais venu avec un bouquet. Elle a semblé surprise de me voir avec. Il est encombrant et je ne voulais pas le lui donner sur le pas de la porte. Je me suis assis alors et je l'ai posé à côté de moi en lui disant qu'il était pour elle. Ca aurait pu paraître déplacé, puisque durant toutes ces années, elle est mon psy, je suis son patient. Elle sait tout de moi et moi rien d'elle. Mais aujourd'hui, il fallait marquer le coup et franchir une frontière depuis toujours convenue, puisque ce ne serait pas une séance ordinaire, et comme je le lui explique,  il m'a été nécessaire de venir  lui dire adieu. En souriant, elle me remercie chaleureusement et me dis gentiment que je n'aurais pas dû apporter ce bouquet. Comme toujours, je ne sais pas qu'elle était le fond de sa pensée. Mais je crois qu'elle a été sensible à mon geste. Je crois que j'avais envie qu'elle s'en souvienne. Je remarque que quelque chose a changé dans la pièce. Le vide devant moi, est-ce l'absence du divan ? Et comment pourrais-je ne pas le savoir, moi qui ait passé tant de temps dans cet endroit, qui bientôt, j'en prends conscience devant ce mur à présent nu, n'existera plus. Je lui redis que l'annonce de son départ à la retraite m'a angoissé. Elle me dit qu'il y a eu dans notre relation ancienne, de longues périodes où j'ai pu me passer d'elle. Oui bien sûr, lui ai-je répondu, mais en ayant toujours à l'esprit, qu'elle serait là comme un recours possible. Et elle l'a été. La dépression, il y a plus de vingt ans, la psychanalyse de 10 ans qui a suivi, la mort de mon père, la disparition de ma soeur,  les douleurs amoureuses, mon mariage, la perte de C. et tout récemment les bouleversements professionnels et les probables changements de vie qu'ils entraîneront, autant d'étapes, où j'ai eu besoin d'elle pour faire le point, tenter d'apaiser mes peurs, mettre en perspective, prendre de la hauteur, chercher les raisons et les moyens de la légereté et parler, parler, parler quand on porte en soi, le sentiment récurrent de ne pas être écouté.  Elle m'assure que je trouverais demain les chemins possibles pour être entendu, me demande d'ailleurs si je ne me sens pas plus fort et plus sûr. Je dis que je n'en suis pas réellement certain, que je ne sais pas si je possède cette capacité au bonheur et m'interroge à haute voix: qu'est ce que le bonheur en fait et parvient-on jamais vraiment à être heureux, satisfait ? Elle semble me rejoindre.

Je lui dit que je ne sais pas bien ce qui me reste de ce travail fait avec elle, mais qu'une phrase me reste et qu'elle m'a dite un jour... "Petit à petit, l'oiseau fait son nid". Je lui raconte aussi ce moment de grâce, il y a quarante huit heures, qu'il me semble n'avoir jamais vécu jusqu'ici où quelles que soient les pensées que je nourrissais sur mon parcours,  j'ai pensé que sans vraiment l'avoir voulu, sans vraiment faire de choix, tout s'était accompli comme cela devait s'accomplir et que cela était bien, et que je pouvais même éprouver de la reconnaissance, de la gratitude pour les épreuves qui m'avaient construit. Je lui rappelle ce que nous nous disions, il y a un mois sur mon rapport à la réalité. Cette façon là de vouloir toujours refuser de l'affronter lorsqu'elle est déplaisante. Et j'ajoute, en donnant des exemples, mon recours à des addictions diverses pour y échapper. En creux, se dessine une nécessité qu'elle tente de me faire comprendre. Il est temps d'accepter maintenant le monde tel qui il est, bon ou mauvais. Je lui demande maladroitement au final ce qu'elle pense de moi. Elle me dit en substance que son rôle n'a pas été de me juger mais - étaient-ce ses mots ? - de m'écouter. J'aurais pu dire de me faire naître. Il est bien temps, oui, de découvrir le monde. Et si depuis plus de trois ans que je n'ai écrit sur ce blog, j'en ai éprouvé ce soir l'urgence, c'est probablement que je viens de commencer.

Je crois bien pour la première fois avoir mis fin de moi-même à la séance. Avec une dernière requête. Je lui demande son mail, pour pouvoir de temps à autre lui donner de mes nouvelles. Je pense bien dépasser là encore une limite. Une habitude à prendre pour l'avenir. 

Je la paye une dernière fois. Nous ne convenons pas de nous revoir. Elle me remercie à nouveau pour le bouquet. Notre poignée de main est un peu plus appuyée. La porte se ferme derrière moi. Et je la quitte, avec l'espoir q milles fleurs s'epanouissent. 

PS. C., voilà la première "entrée", comme tu disais, de ce blog que tu ne liras pas. Elle a pourtant été écrite comme si tu le pouvais. C'est aussi à toi que je parle. Tu me manques.