EyckBlog - Journal des Riens

Demain il fera jour, sinon je ne me lève pas

01 novembre 2006

Toussaint

Je croyais ne pas pouvoir accéder à ces émotions. J'ai eu peur de ne pas pouvoir les éprouver. Il y a eu depuis ces mois, le combat d'une bataille déjà perdue. Je le savais, intimement. Dès les premiers temps, je n'ai pas voulu donner prise à l'espoir. Je voulais faire face, vous comprenez, je voulais faire face et ne pas me laisser envahir et être déçu. Je n'aurai pas pu m'en remettre et il avait besoin de moi. Je ne l'ai pas laissé mourir, non, non, je l'ai accompagné, du mieux que je pouvais. De toutes mes forces de petit garçon qui devait faire le grand. J'ai serré les poings et les mâchoires en me retenant de pleurer. Je n'ai pas pleuré quand il m'a raconté encore une fois, une fois encore s'il te plaît, le Cambodge. Je n'ai pas pleuré quand il me regardait sagement ranger ses affaires dans le placard de la chambre d'hôpital. Je n'ai pas pleuré quand les traitements ne fonctionnaient plus. Je n'ai pas pleuré quand il s'est tourné vers moi pour me demander ce que le médecin voulait dire quand il répétait qu'on ne pouvait que lui donner du temps. Je n'ai pas pleuré quand un autre a expliqué que du temps il n'y en aurait plus. Je n'ai pas pleuré quand il a fallu dire à mon père qu'il allait mourir. Je n'ai pas pleuré quand je nous ai vu, autour de son lit, pour la première et dernière fois depuis vingt ans lui, ma mère et mon frère réunis autour de lui. Je n'ai pas pleuré quand nous regardions les matchs de la coupe du monde à la télé, parce que c'était tout ce que nous pouvions faire. Je n'ai pas pleuré quand je l'ai vu s'inquieter encore pour nous, je me suis juste mis en colère. Je n'ai pas pleuré quand il a absolument voulu descendre l'escalier, maigre à faire peur, les jambes et les bras gonfles et la tumeur qui lui mangeait le cou. Je n'ai pas pleuré quand il ne pouvait plus manger, plus parler, plus dormir, plus penser. Je n'ai pas pleuré quand cette nuit là, il a fallu le lever parce qu'il s'étouffait, l'assoir sans qu'il ne tienne, ivre de fatigue, sur sa chaise pour le recoucher, le relever, le rassoir, le rechoucher, le relever, le rassoir, le recoucher... Je n'ai pas pleuré quand je suis retourné à l'hôpital, je savais que je serais là, bien, à côté de lui, à lui glisser entre les lèvres un peu de glace pilée sucrée. Je n'ai pas pleuré même quand j'ai eu besoin ce soir là de revenir lui dire que je l'aimais et qu'il devait savoir qu'il avait été un bon papa -"tu le sais, hein, tu le sais ?" - et que peut-être dans un dernier accès de conscience, j'ai bien cru qu'il m'a répondu dans un souffle qu'il le savait. Je n'ai pas pleuré lorsque le lendemain, devant moi assis, il a cessé de respirer. Je n'ai pas pleuré quand devant son lit, quelques minutes après, en parlant à mon frère au téléphone, j'embrassais mon père et je l'embrassais encore. Et je l'embrassais encore. Je n'ai pas pas pleuré en organisant ses obsèques et pendant la veillée.

La première fois où j'ai pleuré, c'était pendant l'incinération devant son cercueil en écoutant "All alone I am" de Brenda Lee. Je tenais une photo de lui, mon frère lisait son texte et Maman me tenait fort contre elle. J'ai ouvert les bras pour accueillir la douleur, en baissant la tête. Pour qu'enfin tout  ça sorte de moi. La peur, l'angoisse et la tristesse. Il m'a fallu un peu de temps pour recommencer. J'ai eu peur de ne pas pouvoir éprouver d'autres émotions. Mais elles sont là. Il me manque. Il me manque. Voilà maintenant je le pleure. 

Posté par eyck à 23:27 - Commentaires [5] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

"Et le jour se lève encore".

Posté par le bleu du ciel, 07 novembre 2006 à 13:22

Et tu es là. C'est bien. Merci

Posté par Eyck, 07 novembre 2006 à 20:11

J'étais là aussi, et je ne pense ne pas être le seul à être resté silencieux.

Posté par Chronolog, 08 novembre 2006 à 19:10

amicales pensées.

Posté par wam, 28 novembre 2006 à 08:31

Je suis désolée, et aussi pour le temps qui s'est écoulé depuis. J'espère que vous allez mieux.

Posté par Sylvia, 30 novembre 2006 à 11:23

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